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Août 2010
La malédiction de Jacky
Affaire Kulik. Le destin brisé d'un père qui a perdu trois enfants, dont Elodie, assassinée.
Jean-Michel Decugis, Suliane Favennec, Christophe Labbé
Au milieu de la chambre, un lit désespérément vide. Celui d'Elodie. Pour chasser le fantôme de sa fille qui l'obsède depuis huit ans et demi, Jacky, son père, a collé sa photo sur un miroir. On y voit une jolie blonde en robe noire, tout sourire.
10 janvier 2002, 0 h 21, les pompiers de Péronne reçoivent un appel. Au bout du fil, la voix d'une femme terrorisée qui hurle pendant 26 secondes. Et puis plus rien. Deux jours plus tard, le corps d'Elodie Kulik est retrouvé dénudé et brûlé sur un chemin de terre, près de Tertry, un petit village de la Somme. Elle a été violée. A 6 kilomètres de là, en bordure de la départementale 44, sa Peugeot 106 rouge a été abandonnée en plein champ avec la clé sur le contact.
Ce soir-là, la carrière de la plus jeune directrice d'agence bancaire de France s'est brisée net par temps de brouillard sur la ligne droite d'une route de la Somme. La mort tragique d'une ravissante jeune femme de 24 ans à qui la vie semblait sourire. Le destin brisé d'un père qui tente toujours de comprendre ce qui s'est passé cette nuit-là. Le début d'une enquête hors norme qui a mobilisé jusqu'à trente gendarmes et usé trois juges d'instruction. Des centaines de témoins ont été entendus, on a prélevé l'ADN de 5 000 personnes, l'équivalent de la population de Péronne, analysé 14 000 connexions téléphoniques. Au total, 10 000 actes de procédure entassés dans les placards de la " cellule Kulik " de la gendarmerie d'Amiens. En vain. Malgré tous les indices laissés par les meurtriers, l'enquête piétine, comme si le brouillard de cette nuit-là s'obstinait à protéger les assassins d'Elodie.
Depuis huit ans et demi, Jacky refait l'enquête. Le seul moment où le sexagénaire baisse la garde, c'est dans son jardin, à l'arrière de la maison de briques rouges qu'il habite à Violaines, dans le Pas-de-Calais. Il vous y entraîne pour vous faire goûter les dizaines de variétés de fruits d'arbres qu'il a plantés, dont " les enfants d'Elodie ne pourront jamais profiter ". Le retraité à l'allure sportive reconnaît avoir donné du fil à retordre aux enquêteurs et à la première juge d'instruction, qui supportaient mal son obsession à retrouver les tueurs de sa fille. Une obstination qui a conduit Nicolas Sarkozy à le recevoir par deux fois lorsqu'il était ministre de l'Intérieur." Il m'a juré qu'il me "donnerait" les assassins de ma fille. "Donner", lui-ai-je dit ? Il a aussitôt rectifié : "Je vous les retrouverai." "
Il y a quelques mois encore, Jacky n'en a fait qu'à sa tête. Contre l'avis de tous, il a écouté ces 26 interminables secondes durant lesquelles sa fille calfeutrée dans sa voiture hurle de peur en voyant s'approcher les " barbares ". Des tueurs qui vont l'extraire de sa 106 rouge, lui retirer la batterie de son téléphone pour aller la violer 6 kilomètres plus loin. La bande-son d'un film d'horreur qui a marqué à vie la jeune femme officier qui a décrypté la bande. Un enregistrement que les enquêteurs continuent d'essayer de faire parler. Derrière les cris d'Elodie, mêlés à la voix de l'opératrice du 18 qui répète en boucle - " allô, Codis[centre],j'écoute " -, on distingue des voix d'hommes. Deux, peut-être trois. Avec ce qui semble une pointe d'accent ch'ti. Depuis le début de l'enquête, les gendarmes tout comme Jacky sont persuadés que les assassins d'Elodie sont du coin.
D'abord, il y a ce lieu où la jeune banquière a été violée, tuée, puis brûlée." La piste des avions ", comme on l'appelle là-bas, en référence au tarmac bétonné qui faisait office d'aérodrome pendant la guerre. Impossible d'y aller si on ne connaît pas la région. Depuis la route départementale, le chemin qui y mène est invisible. D'autant plus quand le brouillard est à couper au couteau. Et puis il y a l'essence qui a servi à brûler le corps. Soit les tueurs la transportaient avec eux comme les gens le font à la campagne, soit ils sont allés récupérer chez eux un jerrican.
Camionnette blanche. Les assassins connaissaient-ils Elodie ? Ou celle-ci a-t-elle croisé par hasard la route de prédateurs ? Ce soir-là, la jeune banquière avait dîné avec Hervé, un ami, au Nouveau Pavillon de Shanghai, le meilleur chinois de Saint-Quentin. Puis, après un thé chez cet ami, elle a repris à 23 h 30 sa voiture pour rentrer chez elle à Péronne, à 30 kilomètres de là." Elle était comme d'habitude souriante, joyeuse ", raconte Hervé, qui est la dernière personne à l'avoir vue. A-t-elle été suivie ? A mi-chemin, Elodie a fait une sortie de route, après un tonneau. Un accident ? Les expertises n'ont pas trouvé de trace de choc avec un autre véhicule." Un accident, c'est impossible. Sur la route, ma fille était d'une prudence maladive, à plus forte raison avec du verglas et sans visibilité ", explique l'ancien postier, qui a travaillé des années à Monchy-Lagache, à moins de 10 kilomètres de l'endroit où l'on a tué Elodie. Il y a bien cette camionnette blanche aperçue la nuit du meurtre par plusieurs témoins. Justement, c'est une camionnette blanche qu'on a volée cette même nuit à Eppeville, le village voisin. Les gendarmes ont eu beau chercher, ils n'ont jamais retrouvé le véhicule.
Une chose est sûre, à l'époque certains chauffards dans la région s'amusaient à poursuivre les automobilistes pour leur faire peur. Dans les mois qui ont suivi le drame, plusieurs personnes ont raconté aux gendarmes avoir été victimes de courses-poursuites. Notamment cette patronne d'un restaurant routier traquée par trois hommes à bord d'une Mégane. Deux mois après le meurtre d'Elodie, sur la nationale près de Saint-Quentin, Dany R. est doublée par une voiture qui la pousse sur le bas-côté." Un passager est descendu et m'a crié : "Descends, salope ! Maintenant, c'est ton tour." " Pour se sortir du piège, la conductrice force le passage puis alerte les gendarmes avec son téléphone. Pour qu'elle livre le maximum de détails sur ses agresseurs, les enquêteurs ont eu recours à un procédé insolite : une séance d'hypnose, qui a débouché sur le seul portrait-robot qui figure dans le dossier Kulik. Dans ce dossier, on a même entendu une voyante, qui avait comme cliente Elodie. La jeune banquière était venue la voir une semaine avant sa mort. " Je lui faisais les cartes. Elle venait me voir pour gérer son avenir tant professionnel que sentimental. Elle pensait à sa carrière avant toute chose ", a raconté la voyante aux gendarmes, tout en affirmant : " Je lui avais dit de faire attention, car je voyais un accident. "
Dans les sept mois qui suivent la mort d'Elodie, deux autres jeunes femmes ont été violées et tuées dans la Somme. Un temps, les enquêteurs croient tenir en Jean-Paul Leconte le tueur en série, l'auteur des trois crimes. Mais ce dernier, condamné pour les meurtres de Patricia et Christelle, a un alibi en béton pour celui d'Elodie : il était en prison au moment des faits. Voir la mort frapper à nouveau quelques mois après le massacre de sa fille, la mère d'Elodie ne l'a pas supporté. A l'annonce du deuxième meurtre, elle a avalé de la mort-aux-rats.
Maudit verglas. Depuis, chaque après-midi, Jacky rend visite à Rose-Marie, plongée dans un coma végétatif. Il lui donne les nouvelles de l'enquête. Elodie, c'était leur fille chérie, celle qui avait permis au couple de remonter la pente. De conjurer une malédiction qui semble frapper les Kulik. Le 25 décembre 1976, une plaque de verglas, encore ce maudit verglas, fait déraper leur voiture. Assis à l'arrière, les deux enfants du couple, une fille et un garçon de 7 et 6 ans, meurent sur le coup, éjectés à travers le pare-brise. Ce n'est que vingt-trois jours plus tard, quand il sort de réanimation, que Jacky apprend la nouvelle. Pour qu'il s'accroche à la vie, sa femme, elle aussi grièvement blessée, lui a caché le décès et l'enterrement de leurs enfants. Le couple choisit la vie. Le 29 décembre 1977, Elodie vient au monde, puis treize mois plus tard son frère Fabien. Les deux enfants grandiront avec le spectre de leurs doubles, Karine et Laurent. Comme Jacky a grandi avec le fantôme de son père, un mineur polonais venu travailler à la fosse 3 à Lens et qui mourra de la silicose alors que son fils a 12 ans.
Quand, pour la seconde fois, la famille Kulik est foudroyée par le malheur, la nouvelle se répand dans la Somme. Les Kulik avaient migré dans le Pas-de-Calais depuis bientôt quinze ans, mais ils avaient laissé une trace dans les mémoires. D'autant qu'Elodie était revenue à Péronne comme directrice d'agence de la Banque de Picardie." Elle se sentait chez elle, c'est là qu'elle avait tous ses amis,ses souvenirs d'enfance ", souffle Jacky. A Monchy-Lagache, là où Jacky était receveur-chef de La Poste, on donne chaque année une messe pour Elodie.
Depuis, le poison du soupçon ronge. Par dizaines, les " corbeaux " ont pris la plume pour signaler leurs voisins, leurs collègues de travail ou d'ex-petits amis. Comme cette lettre de dénonciation " pour les gendarmes de Péronne ". D'une écriture appliquée, son auteur écrit : " Cet hiver, pendant la campagne de betteraves, un routier qui travaillait à la sucrerie d'Eppeville était obsédé sexuel. D'après mon mari, il disait souvent quand il voyait une belle femme : "Celle-là, je la viole et après j'y fous le feu."" Et de conclure : " Ce n'est peut-être pas lui, c'est pour cela que je veux pas me faire connaître, mais je veux vous aider. " Chaque fois qu'ils reçoivent un renseignement anonyme, les gendarmes vérifient. Le dernier tuyau en date, qualifié de " solide ", concernait trois frères agriculteurs. Pour augmenter la récolte d'infos, les gendarmes viennent d'ouvrir un blog (1). A ce jour, environ une dizaine de suspects ont été placés en garde à vue. D'abord, cet ancien délinquant sexuel qui, le soir du meurtre, dînait dans le même chinois qu'Elodie. Puis cet ancien petit copain, coiffeur, toxicomane, soupçonné d'avoir parfois levé la main contre elle, ou encore ce vieux garçon retiré dans une ferme et dénoncé par un courrier anonyme. Tous finalement mis hors de cause par leur ADN.
Pacte de silence. A Amiens, la pièce qui sert de QG aux trois gendarmes de la cellule Kulik est tapissée d'une sorte d'immense arbre généalogique. Un schéma très complexe qui résume l'historique des différents ADN retrouvés sur le lieu du crime." On a la chance d'avoir l'ADN complet du violeur, que l'on a retrouvé à la fois sur la victime et dans un préservatif laissé sur place. Il correspond à un homme de type européen ", explique le maréchal des logis Fabrice Debard, mobilisé à temps plein sur l'affaire depuis quatre ans. Les autres traces d'ADN récupérées sur des chaussettes, une serviette ou dans la voiture n'excluent pas un lien de parenté entre les différents auteurs du meurtre d'Elodie. Ce qui pourrait expliquer le pacte de silence qui a si bien tenu jusqu'à ce jour. Malgré l'acharnement des gendarmes et les milliers de tests ADN effectués sur les habitants de la région." Jamais je n'ai vu une enquête avec autant d'indices ne pas aboutir ", confie Me Robiquet, l'avocat de Jacky Kulik. Depuis que le père d'Elodie l'a choisi, ce pénaliste, un brin vieille France, a fait de ce dossier pas comme les autres une affaire personnelle.
L'ADN, c'est le fil d'Ariane grâce auquel les enquêteurs espèrent un jour remonter jusqu'aux assassins. Un fil auquel se raccroche Jacky pour ne pas sombrer
1. Pour tout renseignement susceptible d'aider l'enquête : http://pagesperso-orange.fr/cellule-elodie.kulik.
Source: http://www.lepoint.fr/societe/la-malediction-de-jacky-29-07-2010-1222375_23.php
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