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EDITO Juin 2006 |
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Du
concept de « critique légitime » A propos de l’arrêt de la CourEDH dans l’affaire Aydın Tatlav c. Turquie La Turquie vient d’être condamnée par la Cour européenne des
droits de l'Homme le 2 mai 2006 (supra p. 35.) pour avoir violé le
droit à la liberté d'expression d'un essayiste sanctionné pour un
ouvrage dénonçant la corrélation entre islam et injustices
sociales. Le requérant auteur
d’un ouvrage intitulé « İslamiyet
Gerçeği » (La réalité de l’Islam), publié en
1992, y avançait principalement l’idée selon laquelle la religion
avait pour effet de légitimer les injustices sociales en les faisant
passer pour « la volonté de Dieu ». Une cinquième édition
de cet ouvrage fut publiée en octobre 1996. C’est à cette occasion
que le requérant fut interrogé et inculpé pour avoir « fait
une publication destinée à profaner l’une des religions ».
Il fut condamné à une peine d’emprisonnement d’une année
finalement convertie en une amende (d’environ 10 euros). Devant la CourEDH, le
requérant soutenait notamment que sa condamnation avait emporté
violation de l’article 10 (liberté d’expression) de la Convention
européenne des Droits de l’Homme. Dans sa décision, la Cour relève
que certains passages de l’ouvrage litigieux contiennent
effectivement de vives critiques de la religion sur le terrain
socio-politique. Toutefois, la Cour n’observe pas dans les propos
incriminés un ton insultant visant directement les croyants, ni une attaque injurieuse pour des
symboles sacrés, notamment des musulmans, qui à la lecture du
livre pourront tout de même se sentir offusqués par ce commentaire
caustique de leur religion. La Cour tient également compte du fait
que bien que publié pour la première fois en 1992, aucune poursuite
n’a été déclenchée avant 1996, date de parution de la cinquième
édition. Elle constate aussi que c’est à la suite
d’une dénonciation d’un particulier que le parquet engagea des
poursuites contre le requérant. Cette décision en témoigne,
l’importance de la liberté d’expression
contenue à l’article 10 CEDH n’est plus à démontrer. C’est à
l’aune d’une mise en balance des intérêts contradictoires tenant
à l’exercice des deux libertés fondamentales : d’une part, le
droit, pour le requérant, de communiquer au public ses idées sur la
doctrine religieuse, et, d’autre part, le droit d’autres personnes
au respect de leur liberté de pensée, de conscience et de religion
que la Cour de Strasbourg a rendu sa décision. Ainsi, c’est par une
nouvelle illustration d’un courant jurisprudentiel rencontré dans
une précédente affaire (CEDH,
31 janvier 2006, Giniewski c. France, n° 64016/00 ; La lettre du droit des religions,
n° 14 Février 2006, p.41), que de la Cour pose les jalons du concept de « critique légitime »
s’opposant à une limitation de la liberté d’expression au nom de
la protection due aux sentiments religieux des croyants. Ce faisant,
elle écarte l’existence en l’espèce de contestations « gratuites
et offensantes » d’opinions religieuses. S’agissant de la sanction infligée au
requérant, la Cour estime qu’une condamnation pénale, comportant
de surcroît le risque d’une peine privative de liberté, peut avoir
pour effet de dissuader les auteurs et éditeurs de publier des livres
qui ne sont pas strictement conformistes, ou politiquement et
religieusement corrects. Cet effet dissuasif est d’autant plus inquiétant
qu’il peut mener à l’autocensure. Dans ces circonstances, la Cour
considère que l’ingérence litigieuse n’était pas «
proportionné au but légitime poursuivi » et conclut dès lors,
à l’unanimité, à la violation de l’article 10 CEDH. Sébastien Lherbier-Levy |