jeudi
13 mai 2004, 11h46
Turquie: le parlement adopte le projet controversé sur les écoles
religieuses
Le
gouvernement turc issu de la mouvance islamiste a pris le risque de
s'engager dans un bras de fer avec le président Ahmet Necdet Sezer en
faisant voter au parlement un projet de loi controversé favorisant
les écoles religieuses, vivement dénoncé par les milieux pro-laïques
et l'armée.
L'opposition
social-démocrate (CHP) au parlement a boycotté le vote qui s'est déroulé
jeudi à l'issue de 18 heures de débats houleux, faisant passer une
nuit blanche aux députés.
Le
projet du gouvernement du parti de la Justice et du Développement (AKP)
vise notamment à permettre aux diplômés des lycées professionnels
de s'orienter vers n'importe quel établissement universitaire.
Il
permettrait ainsi aux étudiants issus des lycées religieux (imam
hatip) d'avoir accès aux universités de leur choix en jouant sur des
coefficients aux examens d'entrée aux universités.
L'actuel
système bannit l'accès des élèves de ces écoles à l'enseignement
supérieur, en dehors des facultés de théologie. Il empêche surtout
les étudiants formés dans ces écoles, suspectés d'islamisme, d'accéder
aux postes de la fonction publique exigeant des diplômes
universitaires.
La
réforme vise également à réduire l'influence du Conseil de
l'enseignement supérieur (YOK), institution qui soumet les universités
à un contrôle strict.
Les
lycées religieux sont considérés comme des pépinières pour les
militants de l'islamisme en Turquie, unique membre musulman de l'Otan
et candidate à l'intégration à l'Union européenne.
La
puissante armée, qui se considère la garante de la laïcité, a réagi
contre le projet, estimant qu'il porterait atteinte aux principes laïques
du régime. Dans un communiqué rendu public le 6 mai, l'état-major
des armées s'était opposé au projet estimant qu'il pourrait
provoquer de "sérieux problèmes".
Pour
le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, lui-même un ancien élève
d'une imam hatip, ce projet qu'il défend fait partie des promesses électorales
faites par son parti AKP avant les législatives de 2002 qui l'ont
hissé victorieusement au pouvoir avec une majorité absolue au
parlement.
L'ensemble
des cadres universitaires ont vilipendé le projet et les recteurs ont
menacé d'une démission collective.
Le
CHP (parti républicain du peuple) qui s'est servi de tous les moyens
dilatoires au parlement lors des débats a accusé le gouvernement de
vouloir "rapprocher le système d'enseignement (turc) de ceux de
l'Iran ou des pays arabes" par cette réforme.
"C'est
une tentative pour exploiter la religion. Ce projet va porter atteinte
à la paix sociale et à la stabilité" du pays, a insisté le
chef du CHP, Deniz Baykal, au parlement.
De
l'avis général, le président de la République, Ahmet Necdet Sezer,
un fervent pro-laïc, devrait rejeter cette loi.
L'AKP
pourrait alors le faire voter de nouveau et le renvoyer au président
qui cette fois n'aura pas le droit de s'y opposer selon la
constitution. M. Sezer pourra encore saisir la Cour constitutionnelle
pour demander son annulation.
L'AKP
pourrait aussi décider d'enterrer son projet au vu des critiques en décidant
de ne pas le renvoyer au chef de l'Etat, a-t-on affirmé de source
parlementaire.
M.
Erdogan affirme avoir renoncé à son engagement islamiste passé et
se présente aujourd'hui comme un "musulman-démocrate".
Mais ses opposants le soupçonnent de poursuivre secrètement une
politique d'islamisation de la Turquie, créée par Mustafa Kemal
Ataturk sur les ruines de l'empire ottoman.
La
presse libérale turque critiquait jeudi l'insistance du gouvernement
d'aller de l'avant avec son projet. "L'image de la Turquie (à l'étranger)
se dégrade", titrait ainsi à la Une le journal à gros tirage
Hurriyet.
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